Jeudi 5 mars 2009 à 18h30 :
Une rencontre avec Dominique Mérigard et Bernard Plossu sur le thème : « L’image photographique, les traces et l’histoire »
Texte accompagnant l'exposition et préfaçant le livre Témoin S-21
DIRE L'INDICIBLE
Décembre 1994. Le photographe Dominique Mérigard marche dans le silence d’une école vide ; là ont été torturés puis exécutés dix-sept mille Cambodgiens. L’école transformée en camp d’extermination. Des milliers d’innocents, hommes, femmes et enfants, massacrés et auparavant photographiés ! Le comble de l’horreur, des photos d’identité des condamnés. Mérigard photographe sait qu’il doit photographier l’indicible, pour en témoigner. Il photographie ce camp de la mort tel qu’il le voit, laissé ainsi en « musée » ! Objets abandonnés, portes ouvertes, architecture et barbelés : des photos constats. Comment photographier les photos des condamnés ? Il photographie simplement les murs où elles sont apposées – pas « exposées ».
Pour dire l’indicible, il ne faut se permettre aucun effet, aucune « esthétique ». Seule la rigueur témoigne juste. Ni grand angle pompier – esthétique de la mort presque érigée en beaux-arts, comble de la vulgarité –, ni effets de tirages grandiloquents. C’est cela le langage de la photographie : témoigner. Parler en images justes. Elle sert à ça, la photographie. Mérigard, hanté par ce lieu, a un « devoir de mémoire » (je le cite). Il reste au Cambodge. Il photographie... la vie. Pour respirer.
Des gens photographiés sans effets, sobres, le regardent, silencieux, certains même adultes qui ont traversé cette période. Des portraits aux regards intenses. Une fillette devant un mur, une jeune fille dans une cour, trois enfants devant l’ombre d’un arbre. Est-ce que la vie renaît ? À voir les enfants, oui, mais il est impossible d’oublier, on n’a pas le droit d’oublier.
Ces images de vie sont l’autre témoignage que Dominique Mérigard rapporte du Cambodge, pour contrer les photos d’identité des condamnés ordonnées par leurs tortionnaires, photos de mort à la froideur abominable. Le ton non spectaculaire de Mérigard dénonce cela. Il a le courage de faire face à la vie qui essaye de continuer.
Que ces photographies parlent ! Que les regards échangés avec lui disent en silence l’indicible !
La photographie redonne espoir, là même où la photographie avait été transformée en outil le plus sinistre de la tyrannie.
Bernard Plossu
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