L’exposition « Le peuple, la rue et le photographe » présentée par le musée Nicéphore Niépce propose un angle d’approche différent de la photographie populaire : la photographie de rue instantanée.
Forme longtemps restée, de par sa banalité supposée, peu étudiée par l’histoire de la photographie, elle est pourtant l’une des premières préoccupations de la technique photographique naissante.
Comme Baudelaire l’a très vite compris à l’annonce de l’invention du daguerréotype, la photographie va supplanter le portrait peint.
Vers 1860, le studio du photographe est devenu un lieu mondain. Les bourgeois se doivent de faire circuler largement leurs portraits sous la forme de cartes de visites.
La multiplication rapide et immédiate du nombre de studios et de photographies produites pourrait laisser croire à une démocratisation du portrait photographique.
Toutefois, celui-ci reste réservé à une classe dominante et rares sont les ouvriers ou les paysans à pousser la porte des studios situés sur les grands boulevards.
Mais le désir de posséder et de faire circuler son portrait devient tel que, très rapidement, la photographie sort du studio "bourgeois" pour rejoindre la rue.
L’enjeu pour la photographie de rue est d’obtenir le plus rapidement possible son image. C’est ce que permet le ferrotype, en obtenant directement une épreuve positive. Cette technique datant de 1852, et d’invention française, permet aux photographes de remettre un portrait à leurs clients à moindre coût et quelques minutes seulement après la prise de vue.
Des baraques de photographes qui opèrent sur le trottoir apparaissent alors à côté des grands studios et offrent la possibilité aux plus humbles de se faire photographier.
La ferrotypie se popularise et s'installe dans les fêtes foraines, les foires, au coin des rues. Des démonstrations foraines introduisent la photo comme curiosité parmi les phénomènes de foire, les monstres. La pose en plein air, devant un drap ou un décor comique devient en elle-même un spectacle, un jeu. Les appareils de ferrotypie prennent alors des formes spectaculaires, comme le canon. On vient se faire « tirer le portrait ».
La photographie s’inscrit dans les règles sociales, devient un rituel populaire, un passage obligé. On insère sa photographie dans des bijoux, dans des encadrements fantaisies, on colle son portrait sur des cartes postales que l’on envoie à sa famille.
De nombreux photographes de rue, très au fait des évolutions techniques, exploitent ensuite des appareils-laboratoires pour des tirages sur papier au gélatino-bromure.
Le principe est simple, une boîte en bois, souvent bricolée par les photographes eux-mêmes, reçoit sur sa façade avant un vieil appareil à l’obturateur bloqué suivi d’une chambre noire contenant les réserves de papier, et les cuvettes de développement et de fixage. La prise de vue est ensuite classique. L’image négative obtenue est développée puis fixée dans l’appareil. Sortie au jour, elle est rincée dans une cuvette d’eau. Le photographe installe ensuite ce négatif sur un bras articulé
devant l’appareil et le photographie à son tour. Le négatif du négatif devient le positif.
Des milliers de personnes se font ainsi photographier. Partout sur la planète, des rues des grandes villes jusqu’aux villages reculés, d’astucieux opérateurs exploitent cette technique simple et efficace. Les modèles posent devant un drap, un fond plus ou moins neutre pour une photographie d’identité. Mais « J’étais là ! » reste la principale rengaine des modèles. A leur retour de vacances, par ces images les touristes attestent leur présence devant un monument historique, ils marquent leur passage par une photo-souvenir. Désormais pratique marginale, on ne trouve plus la photographie de rue que dans les pays « émergents ».
La collection du musée Nicéphore Niépce est unique. Elle a été en grande partie constituée par le collectionneur Zilmo de Freitas et regroupe plusieurs dizaines d’appareils de rue, de la ferrotypie à des chambres encore utilisées en Afghanistan il y a quelques années.
La richesse de ce fonds dans un domaine de la photographie quasi inexploré, permet aujourd’hui de proposer une écriture de l’histoire de la photographie de rue. Du Jardin de la Fontaine de Nîmes à Kaboul, du début du XX e siècle à aujourd’hui, la même technique, le même geste, les mêmes sujets, répétés à l’infini.
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