L’intention de Stephan Zaubitzer est claire : «Mon propos est de photographier les salles de cinéma populaires à travers le monde. Avec l’apparition de la vidéo, de la télévision, l’existence de ces salles devient de plus en plus précaire». Il y a pour lui urgence à montrer une réalité qui disparaît progressivement, à garder des traces. À commencer par les pays d’Afrique où il entreprend son projet. C’est la diversité des lieux où sont projetés les films qui l’intéresse plus particulièrement ; diversité des architectures, ou absence même d’architecture, s’agissant des salles de projection en plein air, quand le ciel se substitue au plafond. Ce qui retient son attention dans le cinéma, on l’aura compris, ce n’est pas le film, mais ce que le spectateur quitte des yeux dès lors que sont projetées les premières images sur l’écran. Car l’une des magies de cet art, c’est précisément l’oubli de l’endroit où l’on se trouve, voire l’oubli de soi. Le spectateur va jusqu’à oublier la matière, la forme même du film qui devient en quelque sorte transparent, pour se laisser emporter par les personnages et leur action.
Stephan Zaubitzer s’attache donc à faire exister ces lieux qui abritent la magie du cinéma, ces lieux de partage des émotions. Après son exploration des continents africains et américains, il se rapproche de l’Europe, mais en Roumanie, où il a récemment travaillé, le constat ne change guère: la désertification des salles gagne du terrain, celle-là même qui accompagne un changement globalisant dans les formes et usages du cinéma. Un art qui, dans le passé, avait entre autres pour vertu de souder tout un quartier. Le succès actuel de certaines productions dont le retentissement ignore toute frontière, de même que celui de festivals extrêmement médiatisés, ne suffit pas à inverser la tendance. La réalité quotidienne de la consommation du cinéma s’opère de toute évidence ailleurs et autrement. De la même manière, la nature particulière de l’image cinématographique - il faudrait aussi évoquer le passage du support pellicule au support numérique - tend à ne plus être perçue par le public. C’est dans ce contexte sensible que Stephan Zaubitzer poursuit inlassablement sa démarche afin de signaler tous ces lieux où, à travers leur délabrement et leur possible abandon, une pratique culturelle collective est en voie d’extinction. Et il le fait toujours avec un regard créatif; il cadre avec soin les différents styles architecturaux - des plus sobres aux plus travaillés -, compose rigoureusement ses images, tire parti des couleurs, des matériaux qui se déploient autour du blanc de cette forme rectangulaire qui constitue le lien visuel entre toutes ses photographies.
Gabriel Bauret
Remerciements à Claude-Eric Poiroux, d'Europa Cinémas
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