«Les photographies de Dimitri Tsykalov existent à l’extrême opposé de la nature morte. Nous avons affaire à un processus d’hypercarnation, de surenchère physiologique. Nul dépiautage, pas d’équarrissage. Mais d’invraisemblables expériences d’implants de muscles et d’organes. Il s’agirait de savoir si ce principe d’épaississement des symboles de vie relève d’un genre artistique ou d’une catégorie esthétique. De fait, la viande en soi comme matériau ne suffit pas à répondre à la question. Vanitas, robe de chair pour albinos anorexique de Jana Sterbak (1987), vêtement en viande de boeuf, ou les peaux de cochon tatouées de Wim Delvoye, tout comme le boudin réalisé par Michel Journiac avec son propre sang, son propre corps qu’il envisage comme une « viande consciente socialisée », demeurent incontestablement des natures mortes faisant vanités.
Si les images de Dimitri Tsykalov partagent avec le genre des vanités un certain nombre de caractères, elles ne sont pas pour autant des natures mortes. S’agirait-il d’une sous-classe du genre dont l’économie plastique ne serait nullement dans la soustraction, l’évidement, mais dans l’addition et le recouvrement, et que l’on pourrait nommer, un peu ridiculement, les « Crudités » ? (...)
Comme d’autres jouent avec le feu, Dimitri Tsykalov joue avec la vie et la mort : il donne vie à ses sculptures de fusils (instruments qui ôtent la vie) avec de la viande morte. Cette viande morte est tenue par un humain qui, dès lors, nous apparaît comme de la viande encore vivante, mais pour combien de temps ? Une autre distinction se met alors à vaciller : la différence entre une viande fraîchement morte et une autre qui ne l’est pas encore devient ténue. Dans cette « viandification », se met à vivre ce qui est inanimé (le fusil) et se met à mourir ce qui est vivant (le corps réduit à de la viande).
Par un processus de contamination dont il est coutumier – comme si ses oeuvres possédaient la capacité insinuante de ne pas s’arrêter à leur bord extérieur mais de « continuer » dans le monde qui les entoure, sur le mode d’une contagion virale –, Dimitri Tsykalov étend cette sensation de l’être-réduit-à-la-viande-crue au spectateur de ces images qui s’y trouve irrésistiblement aspiré car il mesure qu’il est, lui aussi, de la viande, même s’il porte encore pour l’heure un costume Prada ou un manteau Balenciaga. Sous le tissu, la viande, toujours vivante, c’est-à-dire toujours en train de mourir.»
jeanyvesjouannaisdominiquequessada
Extrait de «Cadavre exquis» in Dimitri Tsykalov, Meat
Editions du Regard, 2008
«D’évidence, la chambre noire de Tsykalov est d’abord une chambre à opérations. Les corps s’y ouvrent avant que d’y être observés.
Or ces corps produisent chacun leurs propres blessures et leurs propres chairs. Ils fleurissent de tripes et de sang comme la fleur s’épanouit et comme le bois propage ses branchages. La destruction niche toujours, incluse, dans l’objet, - ici dans le sujet -, cependant elle vient pirater la peau en lui ajoutant de la peau, le sang s’abreuve de sang à même l’épiderme et les organes devenus hybrides amplifient leurs excroissances car la chair animale s’est jointe à la plasticité humaine, le temps d’une prise de vue.
Dimitri Tsykalov finit par dénouer sur ces tableaux de chair ce que propose vraiment la photographie lorsqu’elle exhibe ses planches contacts. Chaque cliché d’individu armé par les soins de l’artiste de rehauts de chair et de sang sous forme d’armes charnues allume un éclair de violence, d’érotisme et d’effroi qui assaille le cortex du spectateur. Chaque sujet photographié vient de lui-même au contact et attaque à la tête et au regard. Ces séries à un ou plusieurs sujets ne sont rien d’autre que des commandos artistiques.
Chacun peut y heurter du regard l’exhibition d’un corps à l’enveloppe intouchée, brandissant pourtant une blessure ouverte dans un débordement optique qui catastrophe, au travers d’une arme de chair génératrice de crime et grâce à laquelle il pourra se faire exploser encore et encore exploser plus avant les limites de la représentation.»
Isabelle Rabineau
Extrait de «La chair au canon»
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