À l’heure où tous les regards se tournent vers Pékin pour la grande cérémonie olympique et quand le monde s’interroge sur la légitimité de ce choix, Bertrand Meunier propose la vision sans fard d’une Chine où le paysan, jadis au coeur du système politique, ne trouve désormais plus sa place.
La fascination qu’exerce l’Empire du Milieu sur les imaginations ne doit pas cacher la réalité d’une vie quotidienne profondément bouleversée depuis les réformes des années 80. Un essor économique fulgurant, les restructurations opérées par un état monolithique ont marginalisé une partie de la population et creusé les inégalités : les ouvriers, les petits employés se sont appauvris, les paysans ont été déracinés, exploités dans les villes à l’urbanisme tentaculaire.
Cela fera bientôt dix ans que Bertrand Meunier s’intéresse à ces mutations sociales.
Depuis, il retourne régulièrement en Chine pour témoigner par l’image des dommages consécutifs au développement économique du pays, dommages que le pouvoir central tente tant bien que mal de dissimuler.
Dans un premier temps, il explore le monde ouvrier et les zones industrielles du monde post-maoïste, et après, il contribue à révéler, avec le journaliste Pierre Haski, le scandale du sang contaminé en Chine. Avec Paysans ordinaires, il a choisi, avec le soutien du musée Nicéphore Niépce, d’interroger les conséquences pour le monde rural et paysan de l’entrée de la Chine dans l’OMC.
L’avenir du monde paysan est au coeur de la question chinoise. Celui-ci représente près de 800 millions d’âmes. Mais si elle fut à l’origine de la prise du pouvoir par Mao, la paysannerie a été la grande perdante des réformes menées par Deng Xiaoping pour ouvrir la République Populaire de Chine à la “modernisation”, c’est-à-dire au capitalisme. Quittant une terre qui ne réussit plus à les faire vivre et migrant vers les riches villes de l’Est (Pékin, Shanghai, Guangzhou..) dans le but d’améliorer ce quotidien ingrat, les paysans sont venus grossir en masse les rangs d’une main d’oeuvre sous-payée.
La désillusion est totale ; leur situation encore plus précaire. De plus en plus cependant, ils se font entendre, lassés de subir le rejet affiché du monde urbain.
C’est désormais une population qui menace la stabilité du pays ; 10 à 12 millions de paysans quittent en effet les campagnes chaque année.
Bertrand Meunier a parcouru les provinces rurales du Sichuan à l’Ouest (le « grenier de la Chine »), les provinces côtières au sud de Pékin, dont sont originaires la plupart des migrants vers la capitale, le Guandong au sud, mais aussi le Henan et le Shanxi, régions d’une très grande pauvreté au nord et au centre de la Chine. Parti à la rencontre des paysans, il a fait connaissance de gens ordinaires et chaleureux. Son reportage confirme la disparition de la paysannerie traditionnelle, hommes et femmes étant tous contraints à un moment ou à un autre de louer leurs bras dans les usines ou sur les chantiers des villes. De ces « Mingong », cette « population flottante » de paysans-ouvriers, Bertrand Meunier dresse un portrait sans apprêt. Ses photographies témoignent d’un quotidien dur, désespérant, mais elles sont aussi pleines de sensibilité.
L’explication n’est jamais immédiate ; l’image questionne, fait douter.
Elle montre un monde plus complexe qu’on ne croit. Un monde qu’on ne montre pas.
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