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Les bâillons de la bienséance, portraits d'une basse-cour
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Le 2011-10-05 18:29:09

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 “Les bâillons de la bienséance, portraits d’une basse-cour”

Les photographies que je vous présente, issues de mes séries les plus récentes (Les Aïeux, À force de ressusciter et Les poules ont la vie dure), résultent de plusieurs années de pratique et de réflexion dans différents domaines tels que peinture, dessin, écriture et photographie. Elles constituent la synthèse, voire l’aboutissement, de ces années ; j’y associe des techniques qui conduisent à l’obtention de tirages photographiques, sans toutefois passer par l’utilisation d’un appareil.
Présenté sous le titre générique « Les bâillons de la bienséance », ce travail conserve les traces de mes interrogations sur le passage et les marques du temps, les raideurs de la religion et des dogmes occidentaux. Il témoigne de la volonté qui a été mienne de questionner l’histoire même de la photographie –  relativement récente et moins explorée que celle d’autres médiums – tant au niveau de l’évolution des techniques que de la permanence des genres. L’utilisation de négatifs en verre du début du XXe siècle s’est imposée à moi comme le moyen de synthétiser acte pictural et image photographique, en jouant de la rivalité entre la peinture et la photographie qui désirait l’égaler et la surpasser. Touché par des images souvent reléguées à l’oubli, j’ai souhaité employer la mémoire précaire qu’elles constituent pour en faire sortir une substance particulière.
Mon travail s’effectue à même le négatif, ainsi que pendant le tirage et quelquefois après celui-ci. À la fois graphique et plastique, il s’effectue tant à base d’outils coupants et tranchants que de pinceaux et d’enduits (peinture, salive) ; les ombres sont créées au grattage et la lumière au tirage. La gélatine est attaquée avec plus ou moins d’acharnement, les visages sont scarifiés, certains éléments disparaissent. Une véritable intervention a ainsi lieu sur le négatif, qui traverse différents états avant l’obtention de l’image définitive. Dénaturant la prise de vue originelle et modifiant tant son sujet que son atmosphère, ces différents états créent autant de vues différentes avant l’aboutissement de l’image, le processus prenant fin lorsque j’estime avoir obtenu la juste tension entre l’atmosphère et la figure, soit entre mon geste et l’individu représenté.

Les négatifs grands formats sur plaques de verre issus des fonds de studio sont la base principale de mon travail, qui utilise ainsi des clichés anonymes ; mon choix s’est toujours porté sur les portraits, qui traduisent à mes yeux de manière particulièrement éloquente la volonté de la photographie de rivaliser avec la peinture, de la surpasser tout en la rendant socialement plus accessible. Les modèles que je choisis sont donc des bourgeois soucieux de se présenter sous leurs plus beaux atours, arborant décorations et présentant un port altier, souvent jusqu’à l’outrance. Singeant celles des tableaux des musées, leurs poses traduisent à mes yeux le plaisir d’acquérir une image relativement bon marché qui participe d’un processus d’iconisation. Ce sont ces icônes de bourgeois qui m’ont touchées pour la possibilité qu’elles offraient d’ouvrir une réflexion sur l’image et le culte facile de la personnalité. Les moments cruciaux dans la vie de ces êtres, induisant un passage chez le photographe et constituant autant de rites de passage à caractère social (mariage, naissance, communion etc.), donnent à leurs portraits une valeur plus significative encore.
C’est sur ces portraits que je mets en œuvre toutes les formes possibles de dégradations, illustrant ma vision de cette bourgeoisie Belle Epoque et mes convictions personnelles tout en constituant une relecture de l’image proposée. Gravant mon empreinte au cœur de celle-ci, je la rature, l’attaque, la questionne, la recouvre de phrases volontairement illisibles qui évoquent des psalmodies ou des échos inaudibles. Je confronte le modèle à des éléments comme les croix ou les traits verticaux barrés par une oblique, symboles par excellence du temps subi, carcéral, qui évoquent autant de cicatrices.
    Ne désirant toutefois pas me limiter à la caricature d’une classe sociale ni m’attaquer à des personnes précises, j’ai cherché à dénoncer l’hypocrisie d’un genre (celui du portrait, toujours d’actualité) en m’attaquant au maximum de catégories, souvent réputées pour leur innocence : enfants, jeunes mariées, mères de familles, personnes âgées. Formant à mes yeux des pieds de nez à la codification des images plutôt qu’une vengeance ciblée, ces photographies retravaillées illustrent ma volonté de porter l’interrogation de manière large et essentielle sur l’humanité des sociétés modernes dans son ensemble. 

    Mes interventions sur l’image ont pour but de faire ressortir l’individu et sa propension au vice en allant à l’encontre de la volonté de lissage et d’idéalisation toujours mise en œuvre par le photographe dans le portrait. La pose figée, cherchant à taire toutes les vérités de l’individu, est contrebalancée par la rupture introduite par les outils ; brisant l’idée même de l’hypocrisie, ceux-ci grattent le vernis social et offrent l’idée d’un homme mis à nu, dépouillé de tout ce qui le déguisait. C’est avec plaisir que je mets en place autour des êtres un décor de larmes et de tempêtes, voué à exprimer les douleurs et les machiavélismes qui règnent entre les hommes (notamment dans les photographies de mariage). Si elle peut sembler purement sadique, cette jouissance irrévérencieuse – qui ne saurait être désinvolte en raison de ses répercussions sur l’image –, mène toujours à un retournement significatif des codes et des convenances qui donne davantage d’importance à l’individu qu’il n’en avait sous le masque de l’idéalité.
    En faisant notamment disparaître le décorum, remplacé par des matières sans noblesse qui renvoient tant à la décrépitude intérieure du modèle qu’à l’oubli qui l’a aujourd’hui recouvert, je fais apparaître au grand jour ses tourments comme ses pensées les plus viles et les cicatrices du temps mais je lui donne aussi une nouvelle ampleur. Son silence disparaît alors au profit d’un bruit assourdissant, évoquant une mutinerie face aux mensonges et à l’oubli. L’individu, ne pouvant plus être relégué à la négligence, est ainsi rendu plus présent que jamais ; une chance est laissée à son être de prendre de l’envergure tandis que sa mémoire est explorée en profondeur, de manière à ressurgir à la surface de l’image. La croix qui barre les modèles les rappelle instantanément, dignes d’être écoutés dans leurs souvenirs et leurs enseignements.
    Cessant d’être de simples traces d’un passé uniformisé, les images acquièrent ainsi une dimension nouvelle, revivant d’une certaine manière, rendues mystérieuses et fascinantes, dans une atmosphère à la fois éprouvante et jubilatoire, que les titres que je choisis laissent ouverte à toutes les propositions, si déraisonnables qu’elles puissent d’abord sembler. Tout ce qui pouvait passer pour de la cruauté se mue alors en amour respectueux et fasciné.



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Photographe(s)

Raphaël Denis







 




Je crois les avoir tous photographiés, excepté Niépce, l'inventeur de la Photo !.
Yvette Troispoux    














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