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Ollivier Dyens - La machine solaris
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Le 2011-10-05 18:22:57

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g Conférence d' Ollivier Dyens donnée au centre Sagamie La machine solaris : imprimé numérique et solitude humaine Qu'est-ce que l'art ? Voici une question qui obsède la communauté intellectuelle depuis des siècles, enchevêtrée à d'innombrables propositions sur la vie, la mort, le sacré et l'idée que nous nous faisons de ces phénomènes. Voici une question qui interroge notre imaginaire, le territoire de notre sensibilité, la façon dont nous nous représentons non seulement le monde mais aussi sa cohérence. L'art est le questionnement sensible de la métaphysique (alors que la science en serait le questionnement objectif). L'art est l'éveil de l'humain, sa conscience du monde, sa conscience de l'éphémère et de l'exil. L'art ne donne pas de réponse, il ne peut dire pourquoi nous souffrons, aimons, pleurons ; pourquoi jamais nous n'arrivons à aimer véritablement. L'art est une réverbération, il permet aux humains de comprendre que le fil d'Ariane qui tisse la condition humaine est le regard levé vers la montagne, ce regard qui cherche une raison, un réconfort. Par l'art, l'humain se console, est consolé. Mais à la base de tout cela, l'art est un langage dont le but est de rendre l'univers lisible mais surtout, et avant tout, perceptible. L'univers qui nous entoure est tel un monstre sans raison ni compassion, sourd et muet à l'entendement humain. L'art et son langage le rendent sensible (à la fois émouvant et intelligible par les sens). L'art et son langage le rendent délicat, le gorgent de raisons, de mots, de murmures. L'art est un langage. Cela peut paraître évident, mais cette affirmation n'est pas innocente car elle nous mène vers d'étranges et d'inédites conclusions. Car si l'art est langage, si ce langage répond aux inquiétudes humaines et tente de les faire résonner dans et par l'univers, si l'art est l'éveil de l'humain, qu'en est-il alors de l'art numérique ? Qu'en est-il d'un art dont le langage est machine ? Qu'en est-il d'un art sculpté, moulé, gravé par des mains machines ? Mais avant d'aborder ces questions, faisons un petit détour vers les origines du langage. Qu'est-ce que le langage ? Quelle est sa fonction originelle ? Pourquoi s'est-il développé ? Certes, l'énigme de l'apparition du langage chez les humains ne sera jamais véritablement résolue puisque la parole, éphémère et éthérée, ne laisse pas de traces géologiques ou fossiles. Mais nous pouvons proposer des pistes de réflexion. Ainsi, les recherches récentes sur les primates ont suggéré de porter notre attention sur l'épouillage. Les primates utilisent l'épouillage comme instrument de sociabilité : épouiller permet de “ savoir ” ce qui se passe dans un groupe, d'y être inclus, de se bâtir un capital “ politique ”. Épouiller permet aussi de ressentir les tensions sociales, de jouer sur ces dernières, de créer des alliances, parfois même de manipuler. Bref, l'épouillage est la résonance du groupe. Ce geste permet de rendre le groupe plus harmonieux, plus structuré, plus soudé. L'épouillage est l'alliage qui permet au groupe de fonctionner, de s'adapter, de se transformer. Ainsi, en est-il du langage selon Robin Dunbar1. Pour ce chercheur, le langage ne serait autre, en fait, qu'une forme élaborée d'épouillage. Pourquoi avancer cette hypothèse ? Car sa recherche a clairement démontré que la majorité des communications humaines2 ont pour objet les racontars, les banalités, les ouï-dire, bref, ce que les anglophones nomment “ gossip ”. Nous parlons pour savoir ce qui se passe dans le groupe (soit local, soit étendu). Nous parlons pour connaître les points de force et de tension dans le groupe, les coalitions qui se forment, celles qu'il faut éviter, celles dans lesquelles il faut se positionner. Nous parlons afin d'émettre, et de recevoir, les résonances du groupe, de la communauté, de la nation. Mais si l'art est langage et si le langage est une représentation de ce besoin de connaître les réverbérations de la collectivité, que peut-on dire de l'art numérique ? Que peut-on dire de cet art qui parle machine et dans lequel l'artiste manipule des mots machines et des couches de dialogues machines ? Que peut-on dire de cet art qui n'utilise le langage humain qu'en surface (traduit par les logiciels et leurs interfaces) et pour qui le sens véritable se love dans les strates profondes, et inaccessibles, des langues informatiques ? Que peut-on comprendre de cet art qui fait écho non pas à la collectivité humaine mais à la collectivité machine, en lequel les propos humains ne sont que bruits de fond ? Peut-on dire que l'art numérique est un épouillage technologique ? Qu'il est une façon, pour l'humain, d'apprivoiser la machine ? De l'écouter, de la connaître, de la reconnaître, de savoir ce qu'elle pense, ce qu'elle ressent ? Peut-on proposer que l'art numérique est la recherche, par l'humain, des échos de la machine informatique, cette machine par laquelle transitent les peurs, espoirs et fantasmes de la collectivité humaine ? N'est-ce pas, en quelque sorte, l'essence même de notre relation à l'univers numérique ? Le besoin d'étancher cette soif que nous avons de découvrir et de connaître la collectivité devenue globale ? Le désir de se soûler de cette collectivité puis de l'apprivoiser ? L'univers numérique (et multimédia) est centrifuge (alors que celui des beaux-arts, de la littérature, du cinéma est centripète). L'univers numérique, par l'utilisation de structures tel l'hyperlien, par son potentiel d'accès à la totalité de la production humaine, par l'universalisation de ses formes (binaire, le numérique peut tout traduire), nous pousse sans fin vers l'ailleurs : il y a toujours, dans cet univers, la possibilité de lire une meilleure information, d'entendre une musique plus émouvante, de voir une photo plus frappante, de trouver un exutoire plus puissant. Mais cet ailleurs est aussi la soif de savoir ce qui se passe, ce qui se dit, ce qui se prépare dans le groupe, ce groupe devenu, par les technologies numériques, global, mondial. Bref, l'univers numérique est une promesse sans fin : celle d'être repu de ses fantasmes, désirs et nécessités, et celle d'appartenir parfaitement, totalement au groupe, à l'humanité. L'art numérique cristallise ce besoin de cartographier cet “ ailleurs ” collectif, social, de décoder son langage, de comprendre ses intentions. L'art numérique représente cet appétit de voir en la machine (et en son entendement du monde) une divination. L'art numérique est une façon de s'approcher de la machine, de la forcer à nous voir, comprendre, reconnaître, de la forcer à nous expliquer qui nous sommes… La machine est là, extraordinaire (d'autant plus extraordinaire aujourd'hui que sa force cognitive ne fait qu'augmenter), en elle se cachent, croyons-nous, les réponses fondamentales de notre relation à l'autre, aux autres. Voilà ce que notre relation à l'univers numérique semble dévoiler. Voilà pourquoi nous passons une partie de plus en plus importante de nos vies plongés dans ses représentations, pourquoi nous brûlons nos yeux à regarder ses écrans, pourquoi nous projetons sur elle nos désirs financiers, sexuels, politiques, religieux. Voilà pourquoi nous faisons de l'art numérique. Permettez-moi une comparaison car elle me semble utile : La relation que nous avons à la machine, par l'entremise de l'art numérique, est la même que celle des personnages de Stanislas Lem envers Solaris, dans le livre du même nom. Ce roman raconte l'histoire d'une humanité qui, dans un futur indéterminé, a découvert dans les confins de l'univers, une planète vivante (nommée Solaris). Solaris “ respire ”, bat, tremble. Solaris est la “ planète métaphysique ” car elle est, croient les humains, la porte qui pourrait s'ouvrir sur l'entendement complet, final. Malheureusement, Solaris reste muette, elle ne communique pas, ne parle pas, ne cherche pas à répondre. Une science finit par se créer : la solaristique, dont le but est de comprendre cette planète et de trouver des moyens de communiquer avec elle. Mais peine perdue, Solaris n'est toujours que silence. Solaris, cependant, n'est pas inerte car ceux qui s'en rapprochent se voient sombrer, littéralement, dans leurs souvenirs devenus soudainement réels, tangibles. Solaris extrait ces souvenirs des humains qui s'approchent d'elle et les leur renvoie. Solaris, muette, ne communique pas, elle reflète les émotions cachées des hommes qui l'accostent. Solaris, ainsi, devient fondamentale à l'existence humaine puisqu'elle cristallise la solitude, le désespoir, l'inquiétude de ceux qui s'en approchent. Par Solaris, l'humanité fait face à sa propre incapacité de parler. C'est, je propose, la relation que nous avons à l'univers machine, en particulier par l'art numérique. L'humain n'est réel que par le reflet du langage dans la collectivité. L'humain n'est présent que par l'écho de la collectivité dans la parole. Mais le voici soudain face à un langage (numérique) qui n'est pas sien, qui ne correspond pas à son monde, qui ne parle pas de son monde. Un langage qui ne communique pas avec lui, mais lui renvoie (comme Solaris) une image de ses propres peurs, fantasmes, solitudes. Par le langage numérique, et surtout par la représentation numérique, nous plongeons dans les résonances de la machine et y cherchons des mots, des indices, des chemins qui nous mèneraient à la collectivité mais n'y trouvons que des miroitements de nos peurs, inquiétudes, fantasmes. L'humain caresse la machine, la touche, l'épouille et lui demande des échos de tous les humains qui passent en elle, par elle, à travers elle. L'humain effleure la machine et lui demande d'expliquer l'humanité. Mais telle Solaris, la machine reste muette. Il y a, dans l'univers numérique, une profonde solitude. Rien ne nous répond, rien ne semble nous écouter, rien ne semble reconnaître notre présence3. Nous ressemblons soudainement aux personnages de Solaris. Comme eux, nous croyions avoir découvert un univers dans lequel l'humanité trouverait un réconfort, dans lequel le sens de sa souffrance serait expliqué. Mais comme eux, nous nous retrouvons devant une entité qui ne répond pas, qui n'entend pas, qui n'écoute pas, et ne fait que nous renvoyer nos propres questions, nos propres fantômes, nos propres énigmes. Pourquoi parler de cela ? Car là est la clé, je crois, de l'utilisation du numérique dans l'imprimé. Par définition, l'imprimé numérique est une contradiction. L'imprimé est une surface analogique, un support tangible, réel. Matériel, il est soumis au désordre, à la détérioration. Le numérique lui, à la fois support et matériau, est éphémère, immatériel, transparent, il se joue de toute matérialité, de toute détérioration. L'imprimé est unique ; il porte en lui les marques de sa production, de son origine, de sa multiplication. Le numérique est sans origine, ni filiation, il ne porte en lui ni amont ni aval ; il est courant, flot, ondes. L'utilisation de l'un dans l'autre, de l'un avec l'autre, est donc étrange, imparfaite, chimérique (dans le sens propre du terme, soit celui du monstre à plusieurs corps). Mais cette utilisation participe d'un principe différent de celui de la photo sur une surface argentique ou du numérique dans une œuvre électronique : Il y a dans l'imprimé numérique4 un désir de capture (dans tous les sens du terme) des propos, chuchotements et intentions de la machine. Est-il possible de capturer le langage informatique, de le ralentir, de l'immobiliser et de décoder ce que murmure la machine (la machine/solaris), demande l'imprimé numérique ? Est-il possible, ainsi, de la forcer à nous répondre, à nous voir, à nous reconnaître, à nous écouter ? Est-il possible, par conséquent, de lire en elle, et par elle, les réponses à nos questions les plus troublantes ? L'imprimé numérique immobilise les réflexions que nous renvoie le numérique, les images fantômes qu'il crée et qui nous troublent tant, ces images en lesquelles nous croyons voir un élément de réponse à nos questions mais qui ne sont autres que notre image déformée. L'imprimé happe le numérique et nous permet de le regarder, de l'examiner et de tenter de comprendre ce qu'il dit, de voir ce qu'il fait sur le monde environnant, de saisir comment il transforme la pensée et la représentation humaines. L'imprimé numérique suspend le langage machine, bloque son débit et interrompt alors la fébrilité machine, cette fébrilité qui nous empêche de parler, de répondre, de penser. L'imprimé numérique est tel un fossile de l'univers numérique. Il est une trace de ce qui s'est passé et de ce qui se passe dans cet univers si fiévreux, si rapide. Par l'imprimé numérique, nous pouvons tenter de forcer la communication avec l'univers machine. Les œuvres analogiques qui utilisent le numérique ont cette fonction, répondent à ce besoin : nous renvoyer non pas une image de nous car nous en avons suffisamment, mais bien nous renvoyer une carte de l'univers machine dans lequel nous sommes plongés, cet univers qui nous emporte dans son tourbillon, mais qui refuse de nous répondre, de nous entendre, de nous guider, cet univers qui refuse de nous dévoiler le pourquoi de notre présence. L'imprimé numérique nous permet d'examiner la machine et son langage, de comprendre qu'ils ne sont pas un reflet du monde mais bien une recréation de celui-ci car, à leur origine, comme le disait Edmond Couchot, ne se trouve pas le réel mais bien le code informatique. Par l'imprimé numérique, nous comprenons que si la machine nous distingue et nous entend, si elle parle de nous, si elle nous offre des réponses, elle le fait dans une dimension profondément différente de la nôtre. En saisissant le numérique, en l'emprisonnant dans la matière analogique, l'imprimé nous permet de chercher à savoir comment la machine nous voit, nous perçoit, comment elle nous comprend. L'imprimé numérique nous permet de saisir un instantané de la cosmogonie machine. Dans cet instantané, nous cherchons les murmures d'une reconnaissance et, en elle, des traces de l'entendement. L'imprimé numérique ne cherche pas à questionner la métaphysique, mais bien à saisir, littéralement, comment l'humain est perçu par ce nouvel univers qu'est la machine. Voilà pourquoi nombre des œuvres en imprimé numérique nous paraissent parfois étranges, glissantes, mi-humaines, mi-autre chose : elles ne représentent pas le monde humain mais bien un cliché, une photo de comment nous sommes perçus, entendus, expliqués par le monde inhumain. L'imprimé numérique est la trace de ce qui existe de l'autre côté de l'horizon d'événements qu'est l'univers machine. Par la saisie que l'imprimé numérique fait de cet univers, de ses propos et de ses résonances, nous pouvons tenter de tracer les contours d'un nouvel entendement : non plus celui de l'humain face à sa collectivité, mais bien celui de l'humain littéralement prolongé en elle, par et dans la machine. Par et dans l'imprimé numérique, des pistes de compréhension nouvelles font leur apparition : celles de l'humain qui tente de parler machine, qui veut rendre l'univers cohérent et compréhensible par les mots des machines, qui veut toucher, entendre et parler à sa collectivité par les mains, les lèvres et l'ouïe des machines. Ollivier Dyens Ollivier Dyens est directeur du département d'Études françaises de l'Université Concordia. Il est créateur et webmestre des revues Chair et Métal (www.chairetmetal.com, 1998-2003), et Continent X (www.continentx.com), revues qui examinent la cyberculture. Ollivier Dyens est l'auteur de Les Murs des planètes suivi de La Cathédrale aveugle (textes et cédérom), recueil de poésie multimédia publié chez VLB Éditeur, finaliste pour le prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire ; de Chair et Métal. Évolution de l'homme, la technologie prend le relais, ouvrage qui a lancé, en mars 2000, la nouvelle collection Gestations chez VLB Éditeur, et qui s'est mérité le prix du meilleur essai de la Société des écrivains canadiens (section Montréal) et qui a été publié en anglais chez MIT Press ; de Les Bêtes, recueil de poésie publié aux Éditions Triptyque ; de Continent X, vertige du nouvel Occident, VLB Éditeur, essai, mis en sélection pour le Prix Roberval 2004 ; du collectif Navigations technologiques (textes et cédérom), VLB Éditeur, mis en sélection pour le Prix Roberval 2005 ; et de The Profane Earth, publié aux éditions Mansfield Press, mis en sélection pour le ReLit Award 2005. Ses œuvres numériques ont été exposées au Canada, en Allemagne, en Argentine, en Arménie, aux États-Unis, au Venezuela et au Brésil. Notes 1. “ If This Is a Man ” dans “ The Proper Study of Mankind: A Survey of Human Evolution ”, The Economist (24 décembre 2005), p. 7-9. 2. 65 % plus précisément. Robin Dunbar, “ Aux origines du langage ”, La Recherche no 341 (avril 2001), “ Pourquoi nous parlons ? ”, p. 26-31. 3. N'est-ce pas là, en quelque sorte, l'angoisse profonde que l'univers machine produit en nous ? Non pas la crainte d'une domination des machines sur l'humain, comme tant de films l'ont proposé, mais plutôt la peur de l'indifférence des machines, la crainte qu'elles nous oublient, qu'elles nous ignorent, qu'elles construisent un monde nouveau, étrange sans même nous voir, nous entendre, nous reconnaître ? 4. Et dans les effets spéciaux au cinéma.

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