« Je me suis rendu au Liban en septembre 2010. Durant cette période, j’ai tenté d’appréhender ce pays de 10500 Km2. Sa superficie est l’équivalent de deux départements français. La possibilité de se déplacer rapidement d’un point à un autre en fait un territoire privilégié du dépaysement. Depuis Beyrouth, on peut se rendre à l’autre bout du pays en moins de deux heures. Cette particularité aurait pu suffire à attiser ma curiosité, mais c’est aussi par son histoire que le pays a éveillé mon intérêt.
De 1975 à 1990, il s’y est déroulée une guerre civile implacable qui l’a laissé exsangue et qui a cristallisé dans la mémoire collective l’image d’un pays perpétuellement en proie à la guerre. Bien que des tensions ressurgissent régulièrement entre les différentes communautés catholiques et musulmanes, comme avec les pays voisins, ce territoire aux nombreuses identités, se situe bien loin des préjugés que l’on conserve sur lui. Chacun se souvient des images télévisées diffusées durant les informations, aussi des photographies, des nouvelles régulières annonçant des enlèvements. Chacun porte donc en lui ces « images-stigmates » qui surgissent de nos mémoire au son du nom « Liban ». Elles ont également accompagnées mon enfance, jusqu’au début de mon adolescence.
J’ai donc exploré ce champ afin d’éprouver ces images mentales que je portais. Celles-ci trouvent certes une légitimité, bien qu’elles soient restés accrochées à nos esprits, par un conditionnement des médias. Dans le pays moderne que j’ai découvert, j’ai relevé la récurrence de la question de l’identité, de l’appartenance au groupe. En reconstruction permanente, abritant une mixité ethnique et communautaire, le Liban occupe également une position singulière, entre orient et occident.
Depuis plusieurs années et à travers divers ensembles photographiques, mon travail s’oriente vers l’idée de voyage et des références iconographiques que notre culture y associe. Il y est donc convoqué la mémoire collective des personnes susceptibles de le découvrir. Dans chacun des cas, qu’il s’agisse de l’iconographie du voyage américain, du journal photographique construit de métonymies, ou d’un déplacement sur un territoire étranger, ma préoccupation centrale se trouve être la question de l’appropriation de l’espace à travers l’acte photographique, et la restitution d’emblèmes qui entreront en dissonance ou en résonance avec la culture du regardeur. Dans cette perspective, mes séries photographiques sont souvent conçues d’images dont le statut serait apparenté à celui du documentaire. Dans Lebanon, on peut relever une distance qui est bien souvent à mi chemin entre le détail et la vue d’ensemble. On se place alors devant des fragments du visible, dont la réalisation s’est opérée avec une esthétique du découpage. Les paysages sont souvent enfermés dans des images pleines qui portent en elles la notion de seuil, d’obstacle. D’une certaine manière, la construction de ces images produit une injonction vers un ailleurs, hors cadre. Il s’agit bien de la notion de frontière, de limite, qui est ici symbolisé et aussi, de l’accès à l’imperceptible. Les personnes photographiées regardent bien souvent hors champs, à l’endroit ou notre vision face à la photographie se trouve empêchée. Ce que les photographies occultent et à la fois suggèrent, amène notre imaginaire à prendre le relais du constat. Il y a perturbation et léger déséquilibre dans le jeu entretenu avec ces frontières. Ici, l’écriture photographique souligne la posture que j’ai adopté. »
Emmanuel Madec.
Pour visiter le site d'Emmanuel Madec: www.emmanuelmadec.com .
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