Boulogne, Beauvais, Vernon : ces trois noms n’évoqueront peut-être pas grand chose au lecteur, si ce n’est que la première ville est associée à la côte d’Opale, que la deuxième est connue pour sa cathédrale Saint Pierre - un fleuron de l’architecture gothique - et que la troisième borde la forêt de Giverny. Ces trois sites appartiennent à trois régions différentes, le Nord Pas de Calais, la Picardie et la Haute Normandie. Elles dessinent un vaste territoire au nord ouest de Paris, une province au charme discret, pour tout dire peu médiatique. Mais ces trois appellations sonnent différemment à l’oreille de Jean de Calan : sa famille maternelle est originaire de la Haute Ville de Boulogne tandis que le grand-père de son épouse a vécu à Vernon. Beauvais semblerait étranger à son histoire personnelle, si le photographe Eugène Atget (1857-1927) n’avait réalisé en 1904 un petit album de quinze vues de la cité médiévale ; la mairie lui passa commande en 2004 pour dialoguer avec l’archiviste du vieux Paris, ce qui l’amena à prolonger son travail historique de documentation.
Ces précisions ne sont pas aussi mineures qu’il y paraît : non que Jean de Calan propose des images intimes, en relation directe avec sa vie privée. Simplement, il s’agit pour lui de trouver un terrain qui ne soit pas neutre, un terrain auquel il puisse se rattacher. À mille lieux de la figure du photographe globe-trotter - emblématique de la mondialisation -, il a arpenté ces villes d’un quotidien tranquille afin de relever les modalités d’organisation de l’espace urbain, sans systématisme et souci d’exhaustivité. Dans sa pratique, la photographie est associée à une expérience de la marche. Se déplacer et observer, se mouvoir et cadrer, sont constitutifs de son approche. Jean de Calan utilise pour cela des appareils facilitant la mobilité, comme le Rolleiflex ou l’Hasselblad, avec des films 6x6. Il pourrait être décrit tel le personnage baudelairien du flâneur, « collectionneur de rebuts et de débris, de fragments et d’objetspartiels, [qui] récapitule ses trajets à travers sa collection, les condense et les scrute1 ». La rue est ce milieu privilégié dans lequel il évolue, à la recherche des strates historiques qui s’inscrivent à même les immeubles, les monuments et autres architectures.
Ces dernières sont des « débris » réunis comme autant de signes de la progressive transformation de la géographie urbaine. Les photographies de Jean de Calan ne constituent pas cependant un répertoire de formes architecturales. Les constructions ne sont pas individualisées et magnifiées par le cadrage mais elles sont présentées aux côtés d’autres éléments appartenant à des époques et des styles le plus souvent différents. À propos de Beauvais, Jean de Calan a remarqué : « Ce projet photographique me permettait de croiser plusieurs activités : produire des documents pour des historiens, musées, archives municipales et architectes (tel était le programme d’Atget), marcher en ville, lire son architecture et ses usages2 ». La photographie correspond ici à un véritable outil. Elle se définit comme un enregistrement de la réalité urbaine qui permet de la comprendre et d’en conserver la trace, à un moment précis de son histoire.
Un exemple peut être donné : Chemin Noir, faubourg Saint-Quentin, Beauvais (2004) présente, depuis la rue, une maison. Une image banale, au premier abord, avec un arbre qui se courbe sous le poids de ses fleurs printanières devant la façade dont le style est, quant à lui, inhabituel pour la région. En fait, ce modèle de maison est importé d’Europe de l’Est. Il a été proposé par l’entrepreneur Lainé en 1905, dans le cadre de la Manufacture française des tapis et couvertures. L’un des bâtiments de cette industrie, construit en 1922, s’observe d’ailleurs à l’arrière-plan. Cette image recèle donc de nombreuses informations tout en témoignant de l’épaisseur du temps. Elle montre que le travail de Jean de Calan se place dans la tradition d’une photographie descriptive.
Extrait de "À pas de loup dans la cité : approche documentaire et mémoire involontaire dans les photographies de Jean de Calan" par Fabien Danesi, critique et universitaire.
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