"L’homme aime tant l’homme que quand il fuit la ville, c’est encore pour chercher la foule, c'est-à-dire, pour refaire la ville à la campagne". Charles Baudelaire. Extrait de Journaux intimes
Patrice Mortier a été l’un des pionniers en matière de peinture née d’images numériques captées sur le net via les webcams urbaines. Dès 1998 l’artiste surfe sur Internet afin d’y trouver les sujets qui seront ceux de ses tableaux peints.
Il y avait eu auparavant la série de peintures dont les sujets étaient des images photographiées par Mortier lors de déplacements en voiture. Il s’agissait de paysages ordinaires, urbains pour la plupart qui défilaient devant son objectif photographique. Réduits volontairement à une gamme chromatique de gris et noirs les oeuvres de cette décennie (les années 90) annonçaient les suivantes.
Au XIXème siècle, les impressionnistes étaient sortis de l’atelier pour peindre sur le motif des moments précis, soit à la campagne, soit en site urbain. Claude Monet fût celui qui poussa le plus loin cette expérience en établissant des séries (les meules, les peupliers, la cathédrale de Rouen et la gare Saint-Lazare). Chaque tableau est la représentation d’un moment particulier. Les couleurs et la lumière changent en fonction de l’heure à laquelle furent peints les tableaux. La volonté de Monet de capter un moment précis se lit aussi dans les titres des oeuvres lorsqu’il précise dans ceux-ci qu’il s’agit du matin, de midi, du soir… dans les cathédrales de Rouen ou dans les gares Saint-Lazare, une impression de dématérialisation se fait sentir : capter l’instant pour montrer le solide tenait de la tentation de montrer l’immatérialité et le côté éphémère de toute chose sur terre. Monet se plaint alors de ne pas peindre assez vite.
Depuis son atelier, Mortier voyage dans le monde entier grâce à Internet et toutes les caméras de surveillance disposées en milieu urbain. L’artiste n’a plus nécessité de sortir de son atelier et capte lui aussi des moments précis, encore plus précis qu’à l’époque de Monet en figeant l’image sur son écran à la seconde près. Il ne peut se plaindre de ne pas peindre assez vite. Les choses, les lieux, et les gens apparaissent encore aujourd’hui différemment en fonction du moment. Mais ce que peint Mortier est l’image : le sujet lui-même perd de sa matérialité. N’était-ce pas le but secret de Monet ? Dissoudre la matérialité du sujet.
L’image est électronique mais le tableau est peint à l’huile parce que Mortier est avant tout un peintre. Avec ses derniers travaux Patrice Mortier prolonge son interrogation sur l’urbain. Dans ses premières oeuvres de captation d’images vidéo, Mortier faisait apparaître l’urbain dans sa fragilité de l’éphémère : l’image de la ville à travers l’écran de l’ordinateur tient du virtuel. L’image captée appartient déjà au passé.
Dans la nouvelle série de peintures, l’artiste joue avec les moyens de figer les images en passant de la photographie à la webcam. L’urbain est le sujet principal : « ZEROPOLIS »*, c’est « Construire la Ville » et construire la ville introduit l’action, induit par conséquent l’idée de la temporalité. olivierhouggalerie
Paradoxalement « construire » renvoie à une image de l’ordre du solide. Les images sélectionnées par Mortier vont dans ce sens lorsqu’il prend pour sujet les éléments de chantier qui permettent de bâtir réellement la ville : parpaings, grues, habitacles de chantiers. Les vues aériennes quant à elles diluent la présence physique de la ville et nous orientent vers quelque chose de plus mental. On revient au virtuel. L’avait-on jamais quitté quand dans la ville se construisant demeure toujours une part irréelle ? Une sensation de vertige s’empare alors de nous face à ses toiles, où tout semble s’imbriquer : les piles de parpaings ressemblent à s’y méprendre aux immeubles dressés vers le ciel. Et vus de là-haut ces derniers pourraient passer pour des circuits électroniques. La palette de Mortier auparavant volontairement réduite à une couleur dominante s’allume de touches plus contrastées dans les oeuvres récentes.
L’ensemble cohérent de l’exposition montre encore une fois Mortier comme peintre.
*Titre emprunté à l’ouvrage de Bruce Bégout, Zéropolis, l’expérience de Las Vegas
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