Quelque chose ; il y a quelque chose.
Quelque chose que l’on n’a pas invité et qui survient, quelque chose qui ne se reproduira pas, si même on le voudrait répéter, quelque chose qui n’apparaît que pour rendre à la photographie son autonomie, révélant une autre réalité, surprenante et inattendue, le rituel du photographe et celui du modèle soudain perturbés.
Quelque chose dévoilant cette frontière incertaine où la magie de la vie se conjuguant au mystère du temps qui s’écoule viennent rompre le protocole : un accident, un contretemps se glissant à la prise de vue, au développement, et n’apparaissant qu’à l’impression, quand ce n’est lors de celle-ci.
Quelque chose d’indéfinissable et pourtant présent, livré à la seule émotion du spectateur, quelque chose qui ne se pourrait trop strictement définir, au risque de se voir réduire, quelque chose situé aux franges du monde.
Il n’est pas de photographie ratée, d’image manquée ; il y a seulement des images qui ont, l’espace d’un instant, échappé au contrôle du photographe, à la technique, révélant l’indépendance de l’appareil que l’on croyait entièrement maîtrisé, comme les possibilités infinies du réel en sa fugacité.
Ces photographies d’amateur dépourvues de légende, les photos-souvenirs, les images volées, cette petite monnaie de la photographie qu’a favorisée à la fin du XIXe siècle l’émergence de l’instantané, convient à la relecture et dévoilent un monde où le quotidien se découvre transgressé. Elles ne s’expliquent pas, elles ne livrent qu’une infime part d’elles-mêmes, nous laissant aux hypothèses, aux questions ; pourquoi ce regard échangé par deux hommes dans un portrait de groupe, ce nu furtif dans le salon, cette main sur le rideau ; pourquoi cette ombre menaçante sur ce couple dans l’herbe allongé, cette otarie dans l’automobile, ce monstre à deux têtes en surimpression ? Pourquoi ce visage rageusement griffé ? Pourquoi ce silence autour de milliers d’instants jamais renouvelés ? Pour nous à qui elles n’étaient pas destinées, dont nous n’étions pas les témoins, à qui elles parviennent comme des étoiles éteintes, miraculeusement épargnées car toutes furent, malgré elles, des « certificats de présence », elles appa- raissent bien plus qu’absurdes, amusantes ou inquiétantes com-me des éclairs pétrifiés, des scènes inexplicables. Elles ne sont pas l’envers du réel, mais son creux, l’essence même d’une vie latente que l’on n’a pu organiser pour l’éternité. Dans ces représentations qui voient «… perturber l’ordre inattendu des images… l’objet n’est plus qu’une représentation orpheline, une photographie pour elle-même »1.
Xavier Canonne,
Directeur du Musée de la Photographie
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