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Usages et abus sages de la photographie
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Le 2011-10-05 18:29:09

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g Image et texte unis pour le meilleur ? Pour Annie Ernaux et Marc Marie que nous avons rencontrés, ils sont indissociables pour parler de l'intime. JEAN-Marie Wynants Trois ouvrages mêlant textes et photos. Cela fait-il un courant, une mode, un style ? Pas sÛr. Reste qu'on ne peut qu'être frappé par cette coïncidence temporelle qui voit arriver sur les étagères des libraires le dernier livre de Sophie Calle (avec Fabio Balducci), celui d'Anne Brochet (lire ci-dessous) et celui d'Annie Ernaux et Marc Marie. Une artiste plasticienne, une comédienne, une écrivaine. Trois femmes qui racontent, seule ou en compagnie d'un homme, un moment de leur vie, une relation, un échec. Trois femmes qui travaillent sur l'intime, le quotidien, les petites choses. Trois femmes qui mêlent photographie et texte, chacune à sa façon. Des trois, Sophie Calle est la spécialiste du genre. Depuis des années, elle explore l'intimité (la sienne et celle des autres) à travers la photographie et le texte, donnant naissance à des livres, des expositions, des performances... Longtemps considérée comme une artiste plasticienne inclassable, elle est aujourd'hui aussi louée pour ses textes que pour ses images et ne peut envisager de séparer les unes des autres (lire ci-dessous). C'est sÛr, on ne peut pas se lancer dans un projet comme le nôtre sans penser à un moment à son travail, reconnaît Annie Ernaux qui vient de sortir « L'usage de la photo » avec son compagnon Marc Marie. Anne Brochet, par contre, on n'en avait pas entendu parler. En ce qui me concerne, c'est simplement la poursuite de ma démarche. On y retrouve d'une part ma fascination pour la photo, décrite et incluse dans tous mes textes passés. D'autre part, ma recherche du réel. Et puis, il y a le hasard d'une relation amoureuse où la photo joue toujours un rôle. Outre l'utilisation de photographies, la surprise vient de l'écriture, pratiquée à quatre mains. C'est mon quinzième livre. J'avais besoin de faire quelque chose de nouveau, un livre ouvert à l'autre, partagé avec l'autre. Mais où chacun a travaillé de son côté. Le projet est en effet original. Début 2003, Annie Ernaux commence une relation amoureuse avec Marc Marie. Au même moment, elle est traitée en chimiothérapie pour un cancer du sein. Avec ces deux éléments, on pourrait construire bien des ouvrages larmoyants. C'est tout le contraire que nous offrent Annie Ernaux et Marc Marie : un récit où se mêlent plaisir, sensualité, souvenirs d'enfance, sensations quotidiennes d'un couple qui se découvre. Un matin, je me suis levée après le départ de M., écrit Annie Ernaux au début de « L'usage de la photo ». Quand je suis descendue et que j'ai aperçu, éparses sur les dalles du couloir, dans le soleil, les pièces de vêtement et de lingerie, les chaussures, j'ai éprouvé une sensation de douleur et de beauté. Pour la première fois, j'ai pensé qu'il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition. Je suis allée chercher mon appareil. Lorsque j'ai dit à M. ce que j'avais fait, il m'a avoué qu'il en avait déjà eu l'envie lui aussi. A partir de ce jour, tous deux vont régulièrement photographier ces natures mortes d'après l'amour. Au départ, on a pris ces photos sans penser écrire, explique Marc Marie. Le déclic viendra plus tard. Annie Ernaux : A force de développer les photos, d'en parler entre nous, on s'est dit : tiens !, il faudrait écrire sur ces photos. A ce moment, nous étions tous les deux occupés par un autre travail. C'était donc quelque chose en plus, une idée hasardeuse dont on ignorait ce qu'on allait en faire. Nous avons convenu d'écrire chacun de notre côté, à partir de quatorze photos sélectionnées ensemble. Ce fut à peu près la seule règle. Nous ne savions pas ce que l'autre écrivait. A la lecture, on s'aperçoit que les deux styles se marient avec bonheur même si chacun voit les choses un peu différemment. Marc Marie part généralement de la photo pour aborder d'autres sujets. Annie Ernaux reste plus longtemps sur le motif de base. J'ai besoin de décrire pour que la chose existe, reconnaît-elle. Et tant pis si, de la sorte, la démarche de base se trouve un peu modifiée. Je tiens un journal intime depuis l'âge de seize ans. A la fin des années 80, quelqu'un m'a demandé si je le publierais plus tard. Peu à peu, je me suis dit que, sans doute, cela serait publié après ma mort. Et j'ai eu l'impression que, dès lors, une forme d'innocence était perdue. C'est un peu ce qu'on a ressenti avec les photographies. Après avoir commencé à écrire, nous avons continué à photographier mais l'innocence était perdue. Durant l'écriture par contre, chacun s'interrogeait sur ce que l'autre allait faire, sur sa vision des choses, les différences, les similitudes. Je ne savais pas du tout ce que tu allais écrire, sourit Annie Ernaux à son compagnon. Je me doutais qu'il y aurait un rapport avec ce que j'écrivais mais quoi ? Qu'aurais-tu retenu de tout cela ?, dit-elle en le regardant. Ce qui m'a surprise, c'est la place prise par ses souvenirs d'enfant et d'adolescent. Moi j'étais très surpris à l'arrivée, avoue Marc Marie. J'étais très anxieux, très curieux de savoir comment Annie traiterait un matériau issu d'une histoire commune. A la lecture, j'ai été surpris et rassuré. Il y a parfois des similitudes de thème, d'expressions assez troublantes. En même temps, je suis surpris par sa vision des choses, très différente de la mienne. C'est un mélange de rencontres et d'angles de vue différents. Curieusement, le cancer dont Annie Ernaux souffrait à l'époque est très peu évoqué. J'en parle un peu plus, vu que c'est à l'intérieur de moi, dit l'une. Moi je l'évoque parce que ça fait partie intégrante de l'histoire, dit l'autre. Et en duo, ils concluent : Ça reflète ce qu'on vivait à ce moment-là. C'est relaté comme nous l'avons vécu, pas de manière tragique. Quinze ans d'échecs analysés par Sophie Calle Jean-Marie Wynants Depuis des années, Sophie Calle travaille sur la photographie et le texte dans des ouvrages comme « L'absence », « Les dormeurs », « Des histoires vraies + 10 » ou encore « Douleur exquise ». A l'heure où d'autres explorent ce type de travail, elle livre « En finir », constat d'échec autour d'une expérience remontant à 1988. A l'époque, l'artiste française est invitée à réaliser un projet in situ pour une banque américaine. Dans un premier temps, elle rencontre le détective de la banque qui lui montre des images réalisées par une caméra vidéo. Sophie Calle commence à visionner ces images révélant le rapport des gens à l'argent. Mais très vite, elle se rend compte qu'elle se fourvoie et que ce choix la mène dans une impasse. Elle revient alors à la banque en 1990 pour faire des photos de l'argent, interviewer les employés, photographier les mains de ceux-ci, des mains qui chaque jour manipulent des milliers ou des millions de dollars. Mais une fois encore, le projet ne satisfait pas l'artiste. Elle se lance sur de multiples pistes qui se révèlent toutes infructueuses : photos de délinquants, de gens morts pour l'argent... Le temps passait, je ne trouvais pas, j'ai repoussé l'offre de la banque, écrit-elle dans « En Finir ». Je persistais à penser que ces images ne se suffisaient pas à elles-mêmes. Le texte manquait. Ce texte qui me colle à la peau. Ma marque de fabrique : image et texte. En montrant des documents trouvés, sans apport vécu de ma part, je ne collais pas à mon propre style. Sans doute, « En finir » n'est pas le livre le plus réussi de Sophie Calle. Normal puisqu'il est entièrement basé sur un projet raté, l'impossibilité de conclure, de trouver sa voie. Mais cet ouvrage hybride n'est pas inintéressant pour autant. Sophie Calle y définit en effet plus nettement que jamais sa « marque de fabrique » et analyse avec clairvoyance les raisons de l'échec : aucun investissement personnel de sa part. Ce n'est qu'en 2003 qu'elle mettra un terme à l'expérience. Puisque le projet n'a pas réussi, elle parlera de l'échec. Un film projeté dans le cadre de sa grande exposition rétrospective au Centre Pompidou résumera ces quinze ans. Et aujourd'hui, ce petit livre étrange, atypique dans la production de l'artiste, mais en fin de compte assez passionnant.

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